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[actus_l] Un appel à ma génération

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Un appel à ma génération

  par Philippe Aigrain
  vendredi 7 mars 2008

Si vous avez entre 56 et 65 ans, ceci est un message pour vous. Vous avez
traversĂ© Ă  un tendre Ăąge les annĂ©es que l’on dĂ©signe aujourd’hui sous
l’appellation trompeuse de “Mai-68″ (une grande part de ce qu’on entend par
ces mots s’est dĂ©veloppĂ© dans les annĂ©es 1970). AprĂšs avoir dĂ» subir le
révisionnisme qui a dominé ces derniÚres années, vous allez maintenant
recevoir des invitations Ă  se rĂ©approprier Mai-68. L’une d’entre elles se
conclut sur ces mots : Mai-68, ce n’est pas qu’un dĂ©but, c’est une actualitĂ©
urgente, et appelle Ă  des retours critiques et discordants. Ceux-ci sont
effectivement nĂ©cessaires puisque le pire risque du rĂ©visionnisme, c’est de
nous précipiter en réaction dans une idéalisation stupide, par ailleurs trÚs
ennuyeuse pour les plus jeunes. Le propre des mouvements importants, c’est que
c’est toute une sociĂ©tĂ© qui en hĂ©rite, et qui en tire le meilleur et le pire.
Participer Ă  ces efforts de rĂ©appropriation critique pourra ĂȘtre utile et mĂȘme
agrĂ©able malgrĂ© le miroir cruel que nous tend la vitesse d’écoulement du temps.

Mais il y a mieux encore Ă  faire en matiĂšre d’actualitĂ© urgente de Mai-68.
Puisque vous avez environ mon Ăąge, vous ne risquez plus rien en termes de
carriĂšre. Quelques-uns s’accrochent peut-ĂȘtre encore Ă  des rĂȘves de pouvoir,
mais justement il est temps pour eux de commencer à revivre. Si j’en crois des
statistiques, beaucoup sont dĂ©jĂ  retraitĂ©s ou mis Ă  l’écart en attendant.
Pourtant cette génération occupe aussi de nombreux postes de responsabilité.
Ceux qui les dĂ©tiennent ont une occasion unique de s’apercevoir, si ce n’est
dĂ©jĂ  fait, que sur certains sujets, qu’on soit dans l’industrie ou
fonctionnaire, le devoir d’expression existe et que le ciel ne nous tombe pas
sur la tĂȘte quand on en use. Et pour nous tous, il est temps de se rendre
compte que si le cynisme ou le découragement dominent de par notre espace
politique d’aujourd’hui, c’est parce que nous leur avons abandonnĂ© cet espace
politique, tout en refusant aux gĂ©nĂ©rations suivantes d’y accĂ©der. Quant aux
gens honnĂȘtes et constructifs qui ont enfin le temps de s’investir dans la
dĂ©mocratie, s’ils sont aussi dĂ©munis en matiĂšre de perspectives, c’est qu’ils
sont bien seuls. Bref, nous pouvons faire mieux qu’une cĂ©lĂ©bration ce
printemps.

DĂšs avril et pendant les trois mois qui suivront, le gouvernement s’apprĂȘte Ă 
lancer une offensive sans prĂ©cĂ©dent contre l’un des rares espaces qui fasse
vivre le meilleur de ce que nous avons tentĂ© de construire dans “Mai-68″ :
l’articulation entre libertĂ© individuelle et solidaritĂ© collective ; l’esprit
critique Ă  l’égard des mĂ©dias et l’invention de nouvelles formes de ceux-ci ;
le lien complexe entre des dimensions apparemment séparées de la vie humaine ;
la critique de la consommation et de la publicitĂ© (dont les formes extrĂȘmes
sont aussi des descendances de 68) ; le respect pour ceux qui nous aident Ă 
penser et agir par nous-mĂȘmes, la dĂ©rision Ă  l’égard du pouvoir qui prend au
sĂ©rieux ses titres estampillĂ©s et la mĂ©fiance Ă  l’égard du pouvoir qui se
tient en chacun de nous ; l’impertinence polie (contraire de la grossiĂšretĂ©
conformiste dont certains hĂ©ritiers honteux de 68 nous donnent l’exemple) et
le refus - Ă  quelques exceptions prĂšs, du moins en France - de la violence.
Cet espace, c’est celui de l’appropriation sociale consciente de
l’information, de ses techniques et d’internet. Avec le mouvement Ă©cologique
part de l’altermondialisme (celle qui construit plus qu’elle ne “dĂ©fend les
acquis”), c’est l’un des seuls “lieux” politiques que la jeunesse
d’aujourd’hui fait vivre et oĂč quelques membres de ma gĂ©nĂ©ration trouvent une
amicale place.

Le gouvernement va tenter de faire passer une série de textes législatifs, de
mesures rĂ©glementaires et d’accords nĂ©gociĂ©s entre amis et clients pour
corseter, surveiller, ensevelir sous des torrents de mensonges et pousser dans
la clandestinitĂ© les pratiques d’échanges libres et de production sociale
utilisant l’informatique et internet. Ce projet de rĂ©gression mentale, de
normalisation médiatique, de censure et de contrÎle est évidemment voué à
l’échec Ă  long terme. Mais comme le long terme est vraiment trop long pour ma
génération, comme, en attendant, ce projet peut faire beaucoup de mal à des
sociétés déjà mal en point, il vaut mieux le faire échouer maintenant.
D’autant plus qu’il va produire exactement ce contre quoi il prĂ©tend lutter :
l’exposition addictive des jeunes esprits à des canaux qui font tout et
notamment le pire pour attirer leur attention, la désinformation, la pauvreté
culturelle et éducative, la piraterie (des artistes par les distributeurs), la
tribalisation des communautés. Tout cela en subventionnant les amis labellisés
et en rendant la vie plus difficile Ă  tous les contre-pouvoirs critiques, bref
en détruisant le nouvel espace public.

Non, ce n’est pas le seul chantier essentiel. Celui des inĂ©galitĂ©s par exemple
l’est au moins autant. Ceux de l’écologie, de l’invention de modĂšles de
dĂ©veloppement et d’orientation du progrĂšs technique, de la solidaritĂ© humaine
planĂ©taire itou. Mais si le chantier de l’espace public est nĂ©gligĂ©, tous les
autres en pĂątiront. Stay tuned et soyez prĂȘts Ă  ne pas laisser passer la
contre-réforme numérique. 


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