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[actus_l] P2P : le filtrage coûterait plus cher que le piratage

http://www.electronlibre.info/P2P-le-filtrage-couterait-plus,063

P2P : le filtrage coûterait plus cher que le piratage

La mise en oeuvre d’une solution de filtrage efficace des rĂ©seaux P2P, sous
réserve de franchir des montagnes de difficultés techniques, pourrait coûter
bien plus cher au final que le piratage lui-mĂȘme, nous confie un fournisseur
d’accùs.

C’est peu de dire que les professionnels de la musique et du cinĂ©ma ne sont
pas au bout de leurs peines pour ce qui est de mettre en oeuvre le filtrage du
P2P sur Internet. Un dispositif que le SNEP (Syndicat national de l’édition
phonographique), entre autre, réclame pourtant depuis des années, persuadé
qu’il serait le seul capable de lutter efficacement contre la piraterie sur
les rĂ©seaux. Les obstacles Ă  sa mise en place ne manquent pas, comme nous l’a
expliquĂ© dans le dĂ©tail un haut responsable chez un fournisseur d’accĂšs
alternatif. En premier lieu, l’état actuel du droit n’autorise pas les
fournisseurs d’accùs à filtrer un contenu, sauf à respecter un certain nombre
de rĂšgles cumulatives. Elles impliquent, sur constat de l’illĂ©galitĂ© d’un
contenu et de la dĂ©faillance de l’hĂ©bergeur, la dĂ©cision d’un juge ordonnant
une mesure proportionnée permettant la cessation effective du dommage. « Une
telle mesure nécessite en outre une autorisation du Premier ministre, car elle
met en oeuvre des dispositifs d’analyse des communications relevant des
articles R.226-1 et suivants du Code Pénal, nous confie un haut responsable
chez un fournisseur d’accùs alternatif. Dans ces conditions, y compris pour
des expérimentations, un opérateur ne peut pas filtrer un contenu en dehors de
ce cadre sans porter atteinte à plusieurs libertés individuelles et engager sa
propre responsabilité, du fait de la méconnaissance de son obligation de
neutralité qui constituerait une violation de son cahier des charges de nature
à justifier le retrait de son autorisation », souligne ce haut responsable. De
fait, à supposer que la loi soit amendée dans le sens des préconisations de
l’industrie culturelle, pour qui ce principe de neutralitĂ© des opĂ©rateurs ne
devrait plus avoir lieu d’ĂȘtre, encore faut-il que le filtrage soit
techniquement rĂ©aliste au regard des architectures dĂ©ployĂ©es. Or c’est bien lĂ 
que le bĂąt blesse. « le SNEP semble placer beaucoup d’espoirs dans son Ă©tude
sur le filtrage. Sauf qu’elle est partie sur une configuration de type
collecte centralisĂ©e qui correspond peut-ĂȘtre Ă  ce qu’il est possible de
mettre en oeuvre sur un rĂ©seau interne d’entreprise ou de campus, par exemple,
mais pas vraiment Ă  l’état de l’art aujourd’hui chez les opĂ©rateurs
alternatifs tels que Neuf et Free, et trĂšs prochainement chez France Telecom,
qui est actuellement en cours de basculement vers une architecture de nouvelle
génération », explique notre interlocuteur.

Les réseaux de nouvelles génération compliquent la donne

En clair, tous les opérateurs alternatifs, et ce sera bientÎt le cas de France
Telecom, ont d’ores et dĂ©jĂ  dĂ©ployĂ© une architecture de rĂ©seau maillĂ©e, de
type NGN (Next Generation Networking), qui n’a plus rien à voir avec les
réseaux structurés et hiérarchisés de la génération précédente. Ils ne
permettent plus, en particulier, d’installer un dispositif de filtrage
centralisé au niveau du coeur de réseau, comme dans la simulation effectuée
par le laboratoire EANTS pour le compte du SNEP (voir Filtrage du P2P : les
tests du SNEP font un flop). « Dans une architecture de type NGN, vers
laquelle vont converger tous les opérateurs, [...] le coeur de réseau ne voit
pas passer tout le trafic. MĂȘme Ă  un niveau rĂ©gional, c’est plus de 40 % du
trafic qui lui échappe. [...] Tout ne remonte pas au niveau régional et encore
moins au niveau national. A titre d’exemple, tout le trafic de la moitiĂ© Sud
de la France est Ă©changĂ© en direct sans passer par Paris ; de mĂȘme, tout le
trafic de la moitiĂ© Est Ă  destination de l’Europe - au hasard, les trackers
BitTorrent [l’un des protocoles les plus utilisĂ©s sur le net pour Ă©changer des
fichiers entre internautes, ndlr] - est acheminé en direct sans passer par le
coeur de rĂ©seau », indique ce fournisseur d’accĂšs. La question des dĂ©bits Ă 
traiter est largement sous-estimée, estime-t-il par ailleurs. « Actuellement,
un coeur de réseau voit passer plusieurs centaines de gigabits par seconde, si
on ne parle que du trafic IP (Internet), hors trafic audiovisuel et
téléphonique. Et des débits mille fois supérieurs sont pour bientÎt. Nos
équipements de classe 2 et 3 [intermédiaires, de collecte et de transport,
ndlr] sont raccordés au moyen de liaisons de plusieurs dizaines de gigabits
par seconde. Quand aux Ă©quipements d’accĂšs, si des stations mobiles de base ou
DSLAM en bout de chaĂźne peuvent ĂȘtre raccordĂ©es par des liaisons de 10/100
mĂ©gabits par seconde, la norme tend aujourd’hui vers des liaisons de 10
gigabits par seconde. » Or les solutions testées par le SNEP ne vont pas au
delà du gigabit par seconde : « Elles sont donc difficilement implémentables
au niveau du coeur de réseau ou des couches de transport et de collecte, sauf
Ă  ’downgrader’ significativement les rĂ©seaux et revenir au bon vieux temps de
l’ATM et du web 1.0. » Et mĂȘme dans le cas de figure oĂč les progrĂšs rĂ©alisĂ©s
leur permettraient de traiter des flux de 10 voire 100 gigabits par seconde,
la question du maillage des réseaux de nouvelle génération reste un problÚme.

Un coût rédhibitoire

« Au regard, notamment, des rÚgles de fonctionnement des logiciels P2P, le
filtrage ne peut avoir du sens, d’un point de vue efficacitĂ©, que s’il
s’effectue au plus prĂšs de l’abonnĂ© », poursuit cet expert. Mais il n’est pas
réaliste, ajoute-t-il, de procéder au remplacement du parc de prÚs de 10
millions de boĂźtiers ADSL chez les particuliers. Ces boĂźtiers ne disposent pas
des capacitĂ©s de calcul suffisantes pour s’acquitter d’une tĂąche aussi
complexe que le filtrage des données. Reste à envisager de filtrer le trafic
au niveau des DSLAM, ces multiplexeur situés dans les centraux téléphoniques
[Ă  quelques kilomĂštres tout au plus de l’abonnĂ© dans les zones pĂ©ri-urbaines,
ndr], qui réunissent plusieurs lignes DSL pour les connecter au gros tuyau
d’un fournisseut d’accĂšs et sont les vĂ©ritables Ă©quipement d’accĂšs au rĂ©seau
Internet. « D’une part, ces Ă©quipements d’accĂšs ne disposent pas des capacitĂ©s
de calculs suffisantes pour assurer une fonction pour laquelle ils n’ont pas
Ă©tĂ© conçus. Et il est hors de question d’implĂ©menter sur ces Ă©quipements
hautement sensibles - notamment dans le cadre des obligations pesant sur les
opérateurs au titre de la permanence du service téléphonique et de
l’accessibilitĂ© des services d’urgence - des fonctionnalitĂ©s hautement
’plantogĂšnes’ de type filtrage, compte tenu de l’évolution trĂšs rapide des
protocoles », objecte le fournisseur d’accĂšs. « Cela doit donc passer par des
équipements spécifiques sur lesquels sont déportées les fonctionnalités
d’analyse et de filtrage », assure t-il. C’est lĂ  qu’intervient le dernier
grain de sable dans la machine trop bien huilée des partisans du filtrage :
les coĂ»ts de mise en oeuvre  : « Rien que pour l’ADSL, poursuit-t-il, le parc
d’équipements d’accĂšs actuellement dĂ©ployĂ©s dĂ©passe les 25 000, tous
opĂ©rateurs confondus. A 45 000 euros l’équipement de filtrage,
l’investissement initial se monte Ă  plus d’un milliard d’euro. Soit un coĂ»t
annuel de prùs de 400 millions d’euros en tenant compte de l’amortissement et
des coĂ»ts de maintenance, mise Ă  jour, et exploitation. » C’est largement plus
que le préjudice allégué par les ayants-droits au titre du piratage.

    * 11 avril 2008
    * Philippe Astor
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