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[actus_l] P2P : le filtrage coûterait plus cher que le piratage

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P2P : le filtrage coûterait plus cher que le piratage

La mise en oeuvre d’une solution de filtrage efficace des réseaux P2P, sous
réserve de franchir des montagnes de difficultés techniques, pourrait coûter
bien plus cher au final que le piratage lui-mĂŞme, nous confie un fournisseur
d’accès.

C’est peu de dire que les professionnels de la musique et du cinéma ne sont
pas au bout de leurs peines pour ce qui est de mettre en oeuvre le filtrage du
P2P sur Internet. Un dispositif que le SNEP (Syndicat national de l’édition
phonographique), entre autre, réclame pourtant depuis des années, persuadé
qu’il serait le seul capable de lutter efficacement contre la piraterie sur
les réseaux. Les obstacles à sa mise en place ne manquent pas, comme nous l’a
expliqué dans le détail un haut responsable chez un fournisseur d’accès
alternatif. En premier lieu, l’état actuel du droit n’autorise pas les
fournisseurs d’accès à filtrer un contenu, sauf à respecter un certain nombre
de règles cumulatives. Elles impliquent, sur constat de l’illégalité d’un
contenu et de la défaillance de l’hébergeur, la décision d’un juge ordonnant
une mesure proportionnée permettant la cessation effective du dommage. « Une
telle mesure nécessite en outre une autorisation du Premier ministre, car elle
met en oeuvre des dispositifs d’analyse des communications relevant des
articles R.226-1 et suivants du Code Pénal, nous confie un haut responsable
chez un fournisseur d’accès alternatif. Dans ces conditions, y compris pour
des expérimentations, un opérateur ne peut pas filtrer un contenu en dehors de
ce cadre sans porter atteinte à plusieurs libertés individuelles et engager sa
propre responsabilité, du fait de la méconnaissance de son obligation de
neutralité qui constituerait une violation de son cahier des charges de nature
à justifier le retrait de son autorisation », souligne ce haut responsable. De
fait, à supposer que la loi soit amendée dans le sens des préconisations de
l’industrie culturelle, pour qui ce principe de neutralité des opérateurs ne
devrait plus avoir lieu d’être, encore faut-il que le filtrage soit
techniquement réaliste au regard des architectures déployées. Or c’est bien là
que le bât blesse. « le SNEP semble placer beaucoup d’espoirs dans son étude
sur le filtrage. Sauf qu’elle est partie sur une configuration de type
collecte centralisée qui correspond peut-être à ce qu’il est possible de
mettre en oeuvre sur un réseau interne d’entreprise ou de campus, par exemple,
mais pas vraiment à l’état de l’art aujourd’hui chez les opérateurs
alternatifs tels que Neuf et Free, et très prochainement chez France Telecom,
qui est actuellement en cours de basculement vers une architecture de nouvelle
génération », explique notre interlocuteur.

Les réseaux de nouvelles génération compliquent la donne

En clair, tous les opérateurs alternatifs, et ce sera bientôt le cas de France
Telecom, ont d’ores et déjà déployé une architecture de réseau maillée, de
type NGN (Next Generation Networking), qui n’a plus rien à voir avec les
réseaux structurés et hiérarchisés de la génération précédente. Ils ne
permettent plus, en particulier, d’installer un dispositif de filtrage
centralisé au niveau du coeur de réseau, comme dans la simulation effectuée
par le laboratoire EANTS pour le compte du SNEP (voir Filtrage du P2P : les
tests du SNEP font un flop). « Dans une architecture de type NGN, vers
laquelle vont converger tous les opérateurs, [...] le coeur de réseau ne voit
pas passer tout le trafic. Même à un niveau régional, c’est plus de 40 % du
trafic qui lui échappe. [...] Tout ne remonte pas au niveau régional et encore
moins au niveau national. A titre d’exemple, tout le trafic de la moitié Sud
de la France est échangé en direct sans passer par Paris ; de même, tout le
trafic de la moitié Est à destination de l’Europe - au hasard, les trackers
BitTorrent [l’un des protocoles les plus utilisés sur le net pour échanger des
fichiers entre internautes, ndlr] - est acheminé en direct sans passer par le
coeur de réseau », indique ce fournisseur d’accès. La question des débits à
traiter est largement sous-estimée, estime-t-il par ailleurs. « Actuellement,
un coeur de réseau voit passer plusieurs centaines de gigabits par seconde, si
on ne parle que du trafic IP (Internet), hors trafic audiovisuel et
téléphonique. Et des débits mille fois supérieurs sont pour bientôt. Nos
équipements de classe 2 et 3 [intermédiaires, de collecte et de transport,
ndlr] sont raccordés au moyen de liaisons de plusieurs dizaines de gigabits
par seconde. Quand aux équipements d’accès, si des stations mobiles de base ou
DSLAM en bout de chaîne peuvent être raccordées par des liaisons de 10/100
mégabits par seconde, la norme tend aujourd’hui vers des liaisons de 10
gigabits par seconde. » Or les solutions testées par le SNEP ne vont pas au
delà du gigabit par seconde : « Elles sont donc difficilement implémentables
au niveau du coeur de réseau ou des couches de transport et de collecte, sauf
à ’downgrader’ significativement les réseaux et revenir au bon vieux temps de
l’ATM et du web 1.0. » Et même dans le cas de figure où les progrès réalisés
leur permettraient de traiter des flux de 10 voire 100 gigabits par seconde,
la question du maillage des réseaux de nouvelle génération reste un problème.

Un coût rédhibitoire

« Au regard, notamment, des règles de fonctionnement des logiciels P2P, le
filtrage ne peut avoir du sens, d’un point de vue efficacité, que s’il
s’effectue au plus près de l’abonné », poursuit cet expert. Mais il n’est pas
réaliste, ajoute-t-il, de procéder au remplacement du parc de près de 10
millions de boîtiers ADSL chez les particuliers. Ces boîtiers ne disposent pas
des capacités de calcul suffisantes pour s’acquitter d’une tâche aussi
complexe que le filtrage des données. Reste à envisager de filtrer le trafic
au niveau des DSLAM, ces multiplexeur situés dans les centraux téléphoniques
[à quelques kilomètres tout au plus de l’abonné dans les zones péri-urbaines,
ndr], qui réunissent plusieurs lignes DSL pour les connecter au gros tuyau
d’un fournisseut d’accès et sont les véritables équipement d’accès au réseau
Internet. « D’une part, ces équipements d’accès ne disposent pas des capacités
de calculs suffisantes pour assurer une fonction pour laquelle ils n’ont pas
été conçus. Et il est hors de question d’implémenter sur ces équipements
hautement sensibles - notamment dans le cadre des obligations pesant sur les
opérateurs au titre de la permanence du service téléphonique et de
l’accessibilité des services d’urgence - des fonctionnalités hautement
’plantogènes’ de type filtrage, compte tenu de l’évolution très rapide des
protocoles », objecte le fournisseur d’accès. « Cela doit donc passer par des
équipements spécifiques sur lesquels sont déportées les fonctionnalités
d’analyse et de filtrage », assure t-il. C’est là qu’intervient le dernier
grain de sable dans la machine trop bien huilée des partisans du filtrage :
les coûts de mise en oeuvre  : « Rien que pour l’ADSL, poursuit-t-il, le parc
d’équipements d’accès actuellement déployés dépasse les 25 000, tous
opérateurs confondus. A 45 000 euros l’équipement de filtrage,
l’investissement initial se monte à plus d’un milliard d’euro. Soit un coût
annuel de près de 400 millions d’euros en tenant compte de l’amortissement et
des coûts de maintenance, mise à jour, et exploitation. » C’est largement plus
que le préjudice allégué par les ayants-droits au titre du piratage.

    * 11 avril 2008
    * Philippe Astor
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