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[actus_l] Edvige, fiche-nous la paix !

http://www.liberation.fr/rebonds/343509.FR.php

Edvige, fiche-nous la paix !
Etienne tete conseiller régional vert, adjoint au maire de Lyon.
QUOTIDIEN : jeudi 7 août 2008

De petits renoncements en petits renoncements, le citoyen s’installe dans une
douce torpeur qui nĂ©cessite trop d’efforts pour en sortir. Quand la situation
devient intolérable, les capacités de révolte sont assoupies. Au XVIe siÚcle,
dans son Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie retraçait
des hypothĂšses comparables. Devant des injustices similaires, chacun mesure
l’effort «relatif» entre la soumission Ă  l’autoritĂ© et les risques de
souffrance dans la résistance ; puis le monde se sépare en complice et
rebelle. Qui ferait la révolution pour un mot, au demeurant exact, sur une
carte d’identitĂ© ou un soulĂšvement pour un insigne cousu sur son vĂȘtement


La création des fichiers Edvige (pour exploitation documentaire et
valorisation de l’information gĂ©nĂ©rale) et Cristina par le gouvernement invite
Ă  la comparaison. L’étude strictement littĂ©raire de l’ancien dĂ©cret
officialisant les fichiers des renseignements généraux et datant de 1991, avec
le nouveau publié début juillet 2008, montre une évolution liberticide, sans
que le pas vers l’enfer soit considĂ©rable.

La protection de la vie privée ne manque pas de défenseurs : la Déclaration
universelle des droits de l’homme (art. 12), la Convention europĂ©enne des
droits de l’homme (art. 8), le Pacte international relatif aux droits civils
et politiques de 1966, l’accord du 15 avril 1994 Ă©tablissant l’Organisation
mondiale du commerce (art. XIV), ou encore la charte de Nice
 Cependant les
louables intentions sont souvent mises en veilleuse par l’affirmation d’une
profusion de droits fondamentaux qui s’entrechoquent les uns les autres. OĂč
s’arrĂȘte la vie privĂ©e au nom de la sĂ©curitĂ© publique.

Grùce à la possibilité offerte par la saisine de la Cour européenne des droits
de l’homme, l’article 8 de la Convention peut avoir des effets directs sur la
lĂ©gislation française. Le Conseil d’Etat est tenu d’écarter les lĂ©gislations
qui y sont contraires.

Les rÚgles de fonctionnement du nouveau fichier, composé de trois fichiers
associĂ©s, sont impressionnantes. En principe, peuvent ĂȘtre mises en fiches,
toutes les «personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant
un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rÎle
institutionnel, économique, social ou religieux significatif». Les
informations envisageables sur une fiche sont presque illimitées, la pensée
politique, les inclinaisons religieuses, les orientations sexuelles, la
fortune, le domicile, les voitures, les rencontres
 Jeune fille charmante pour
homme de pouvoir trop pressĂ©, fuyez ! Vous ĂȘtes en fiche ! Entre le nombre
d’élus, notamment les conseillers municipaux (400 000 environ), entre les
candidats malheureux, entre le chiffre moyen de partenaires issu de la
derniĂšre enquĂȘte sur la sexualitĂ© en France (Inserm-Ined 2008). C’est
probablement 10 millions de personnes pouvant ĂȘtre signalĂ©es nommĂ©ment dans
une fiche. Ce ne sont pas les garanties «de style» qui peuvent rassurer, tel
le mot «exceptionnel». A cĂŽtĂ© de l’émotion politique, le dĂ©bat juridique peut
prĂ©senter une rĂ©sonance certaine en raison d’un arrĂȘt rĂ©cent de la Cour
europĂ©enne. Il s’agit d’une dĂ©cision de condamnation
 Et la sentence porte sur
un pays dont les qualités générales de démocratie sont rarement décriées : la
SuĂšde. L’arrĂȘt du 6 juin 2006 Ă©claire de maniĂšre subtile les pratiques
irréguliÚres de la France.

Quatre raisons : la premiùre, les seules justifications de l’existence d’un
fichier comportant des Ă©lĂ©ments de vie privĂ©e, s’avĂšrent la sĂ©curitĂ©
nationale, la sĂ»retĂ© publique, le bien-ĂȘtre Ă©conomique du pays, la dĂ©fense de
l’ordre et la prĂ©vention des infractions pĂ©nales, la protection de la santĂ© ou
de la morale, ou la protection des droits et libertĂ©s d’autrui. Or, le fichier
principal sur les trois du décret Edvige est justifié par le besoin
d’informations du gouvernement ou de ses reprĂ©sentants «pour l’exercice de
leurs responsabilités.»

La deuxiÚme : il ne suffit pas que la finalité du fichier soit appropriée, il
faut encore que chaque information contenue dans la fiche nominative soit
conforme Ă  l’objectif de sĂ©curitĂ© publique. Ainsi, la SuĂšde n’est pas
condamnĂ©e pour ses rĂšgles gĂ©nĂ©rales qui sont meilleures qu’en France, de
fonctionnement de son fichier mais pour l’inscription de la participation à
une manifestation publique, de personnes particuliĂšres. La participation Ă  une
«manifestation» n’est pas synonyme de risque d’atteinte Ă  la sĂ©curitĂ© dans des
agissements ultérieurs.

La troisiÚme : pour la Cour européenne, la protection de la vie privée,
s’applique mĂȘme Ă  des informations rendues publiques par un tiers ou par la
personne fichĂ©e elle-mĂȘme. Plus clairement, contrairement Ă  la lĂ©gislation
française, ce n’est pas parce qu’un maire d’une commune aurait indiquĂ© dans
une dĂ©claration, son choix d’avoir un vĂ©cu affectif diffĂ©rent, que l’Etat est
autorisĂ© Ă  mettre en fiche cette information. Il n’y a aucune raison de penser
que telles ou telles inclinaisons sexuelles peuvent porter atteinte Ă  la
sécurité du territoire.

La quatriĂšme raison : la compatibilitĂ© avec la Convention d’un fichier
s’analyse Ă©galement avec la facilitĂ© pour chacun d’accĂ©der Ă  sa fiche et de la
corriger. Le fichier litigieux ouvre la possibilité de mettre en fiche les
mineurs de plus de 13 ans alors que ces derniers, dépourvus de la capacité
lĂ©gale, ne pourront entreprendre les requĂȘtes juridiques nĂ©cessaires.

Avant une condamnation relativement évidente de la France par les instances de
Strasbourg, c’est à la section du contentieux du Conseil d’Etat d’apporter sa
contribution au dĂ©bat, invitĂ© Ă  le faire par un citoyen. Il ne reste plus qu’à
observer si la haute juridiction va réveiller le gouvernement ou au contraire
inviter le monde politique Ă  s’enfoncer un peu plus dans une lĂ©thargie. Freud
devrait expliquer pourquoi le gouvernement a besoin d’utiliser des prĂ©noms de
femmes, qui évoquent charme et tendresse, pour mettre en place des horreurs.
Ceux qui baptisent ouragans et tornades sont atteints de cette mĂȘme pathologie.

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