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[actus_l] B. Benhamou : "L'Europe doit disposer de ses propres structures de gestion de l'Internet"

http://www.vnunet.fr/news/b_benhamou_l_europe_doit_disposer_de_ses_propres_structures_de_gestion_de_l_internet_-2029748

B. Benhamou : "L'Europe doit disposer de ses propres structures de gestion de
l'Internet"

Le Délégué aux usages de l'Internet aborde les enjeux de l'Internet du futur
et de l'Internet des objets : sa gouvernance et la protection de la vie privée.

Philippe Guerrier 03-01-2009

En cette période de transition entre l'année 2008 et l'année 2009, Vnunet.fr a
souhaité se tourner vers l'Internet du futur et l'Internet des objets. En
octobre, une conférence paneuropéenne a permis d'avancer sur ses sujets et
d'en déterminer les enjeux. Dans ce premier volet d'une interview réalisée le
18 décembre 2008, Bernard Benhamou a accepté de les décrypter d'un point de
vue technologique mais aussi économique (interview réalisée le 18 décembre
2008, relue et amendée).

Vnunet.fr : Quel bilan IT effectuez-vous de la Présidence Française de l'Union
européenne ? Bernard Benhamou : Nous avons travaillé avec nos collègues
européens sur deux des dossiers déterminants pour l'Internet du futur : le
développement de l'Internet mobile et celui de l'Internet des objets. Ainsi,
la conférence de Nice sur l'Internet du futur organisée à l’initiative d’Éric
Besson [Secrétaire d’État chargé du Développement de l’économie numérique,
N.D.L.R.] les 6 et 7 octobre, qui réunissait l'ensemble des ministres
européens en charge des technologies, a aussi permis aux experts, chercheurs,
industriels, ainsi qu’aux responsables publics et associatifs de réfléchir aux
formes que prendra l’Internet en Europe. L’Internet connaît en effet des
profondes mutations avec le passage vers l'Internet mobile et bientĂ´t vers
l'Internet des objets. L’Europe dispose dans ces domaines d’atouts
particuliers. Nous possédons en effet un socle de développement de la mobilité
qui est souvent sous-estimé. Le continent européen dispose ainsi de 550
millions d'abonnements GSM et de plus de 100 millions d’abonnés à la 3G. À
cela s’ajoute un patrimoine culturel et géographique unique au monde. Ainsi, à
mesure que se développeront les technologies et les services de
géolocalisation, ces ressources combinées aux technologies de l’Internet
mobile et de l’Internet des objets (et en particulier les puces à
radiofréquence (RFID) constitueront un levier pour le développement et la
création de nouveaux services (touristiques, géographiques, environnementaux,
commerciaux…). Ces puces RFID dites à radiofréquence seront l'une des
technologies clés de l’Internet du futur. Ces technologies existent déjà
depuis quarante ans, mais la grande nouveauté est qu'elles sont désormais
connectées à Internet.

Vnunet.fr : concrètement, cela change quoi ?
Bernard Benhamou : Dans les années à venir, les objets du quotidien seront
équipés de puces RFID en remplacement des codes-barres. Prenons par exemple le
cas de la paire de chaussures de sports Nike connectée à l'iPod pour mesurer
ses performances de jogging. A priori, cette connexion entre deux objets
apparemment éloignés paraissait improbable voire inutile. Mais, d'ores et
déjà, quatre millions de kits Nike + iPod ont été vendus dans le monde. Plus
généralement, on peut imaginer que ce type de connexions nouvelles entre des
appareils et des objets qui ne "parlent" par entre eux aura des conséquences
sur l'ensemble des secteurs d'activités industriels mais aussi sur la création
de services à haute valeur ajoutée.

Vnunet.fr : Quel calendrier a été fixé à l’occasion de cette conférence ?
Bernard Benhamou : À l’issue de la conférence ministérielle de Nice, des
conclusions ont été proposées à nos partenaires européens sur la gouvernance
de l'Internet du futur et la protection de la vie privée face à des
technologies comme celles des puces RFID. Le 27 novembre, ces conclusions ont
été adoptées par le Conseil des Ministres télécoms de l’Union Européenne. Des
consultations sur l’Internet du Futur et sur la RFID ont ainsi débuté auprès
de la Commission européenne, celles-ci déboucheront sur la publication de
recommandations au début de l'été. Ensuite, ces éléments devraient être
progressivement intégrés dans le droit européen, sous forme de directives.

Vnunet.fr : Revenons sur les deux principaux volets adoptés par le Conseil
Télécoms de l'Union Européenne. D'abord la gouvernance de l'Internet du futur…
Bernard Benhamou : Le but est de déterminer la manière dont l'Internet sera
géré au niveau international dans les années à venir. En y intégrant nos
propres préoccupations : en particulier que l'Europe dispose de structures
autonomes pour la gouvernance et la gestion de l'Internet. En effet il existe
désormais des racines de l'Internet des objets comme il existe des racines
pour les noms de domaine. Ces racines permettent via l’Internet d’identifier
les objets et ainsi d’accéder à des informations spécifiques sur leur origine
ou encore les tests qu’ils ont pu subir. Nous avons en effet souhaité en
particulier que les données des personnes et des entreprises européennes
soient gérées sur le territoire européen. C’est pour répondre à cette
préoccupation qu’a été mise en place par la branche française de GS1*, en
association avec Orange Business Services en mars dernier, la première racine
européenne de l’Internet des objets. Cette racine constitue la première étape
d'une structure de gestion intra-européenne de l’Internet du futur. De grandes
entreprises ont déjà commencé à utiliser cette racine européenne et en
particulier IBM. Cette racine est depuis devenue européenne et elle est
dorénavant mise à disposition de nos partenaires. Ces racines sont en effet
des structures sensibles parce qu'elles ont (et auront à l’avenir) une
importance cruciale pour les utilisateurs. Elles portent aussi des enjeux
économiques et de souveraineté pour les États. Il fallait que l'Europe se dote
de moyens techniques, juridiques et économiques et qu'elle prenne position
pour une gestion distribuée de ces racines. C'est-à-dire qu'elles soient non
pas centralisées comme elles l'étaient au départ aux États-Unis mais qu'elles
puissent être distribuées en Europe et partout ailleurs dans le monde.

Vnunet.fr : Quelle est la portée de la racine Object Naming Service mise en
place en France ? Bernard Benhamou : L'ONS est l'équivalent pour les objets du
DNS pour les noms de domaine. À l’origine, il existait une racine unique ONS
américaine gérée par VeriSign sous contrat avec EPC Global (2). Nous avons eu
l'occasion de faire savoir très tôt à EPC Global que cette centralisation de
l'ONS allait à terme poser problème. En effet, si l'ensemble des flux des
marchandises voire des personnes pouvaient être analysés en dehors du
territoire européen, cela pourrait créer d'énormes problèmes de
confidentialités vis-à-vis des entreprises mais aussi des citoyens. Du coup,
nous avons insisté très tôt sur la nécessité de créer des structures locales
pour gérer ces informations. Mais cela ne suffit pas. Pourquoi ? À l'heure
actuelle, le code de l'ONS (dans sa version 1.01) inclut ce renvoi vers une
racine unique. Pour faire fonctionner la racine européenne Il faut
actuellement modifier en partie ce code qui en est open source, de manière
artificielle et de façon unilatérale. À terme, on ne pourra envisager une
solution de développement globale qu'à partir d'un code commun à l’échelle de
la planète. D'où l’interet de structures distribuées et sans relation
hiérarchique entre les racines. Un mode de gestion "peer to peer" en quelque
sorte. C'est cette approche que soutiennent désormais les pays de l'Union
européenne. Mais il faudra pour obtenir ce resultat faire évoluer le code
sous-jacent de l’ONS. Le but est d'éviter que ne se reproduise pour les objets
ce qui s'est passé pour les DNS. C'est-à-dire reproduire une situation dans
laquelle un seul pays detiendrait une autorité technologique et politique sur
l'ensemble du système.

Vnunet.fr : Le deuxième point validé par le Conseil Télécoms de l'Union
Européenne porte sur la protection de la vie privée et de la liberté des
citoyens… Bernard Benhamou : Si des technologies jugées intrusives et
destructrices pour la confiance devaient apparaître, c'est l'ensemble de la
filière qui pourrait en pâtir. On le sait désormais la confiance sur Internet
et le contrĂ´le direct par le citoyen est essentiel pour que ces technologies
puissent se développer. Ces puces à mesure qu’elles seront présentes sur
l’ensemble des objets quotidiens pourraient constituer un élément de remise en
cause de la vie privée. Le fait de pouvoir interroger une puce à distance
pourrait aussi renseigner sur les objets achetés ou détenus par une personne.
Ce recueil de données s’il n’était pas contrôlé par les utilisateurs pourrait
contribuer à déterminer son profil de consommation mais aussi connaître ses
convictions religieuses ou politiques). Le but est donc de mettre en place au
sein des puces RFID un système de contrôle pour protéger la vie privée. C’est
en particulier en donnant la possibilité de désactiver les puces qu’il sera
possible de donner ce contrĂ´le au citoyen. Ces processus que nous souhaitons
mettre en place - par exemple le fait de désactiver la puce au passage en
caisse et de les réactiver à son gré - reprendraient pour la puce RFID le
principe de l'opt-in : que le consommateur donne son consentement explicite.
C'est ce que l’on nomme désormais le droit au "silence des puces".

Vnunet.fr : Quel sera l'impact de l'Internet des objets au niveau européen ?
Bernard Benhamou : Alors que l'Internet a modifié la notion de territorialité,
l'Internet des objets s'ancrera dans une dimension territoriale qui permettra
de valoriser un savoir-faire, des connaissances et des métiers. D'un point de
vue économique et politique, ce n'est pas neutre. Nous pourrons ainsi créer
des services de proximité (d'un point de vue géographique, culturel,
patrimonial…) et donc des emplois de proximité non délocalisables. Cela prend
une dimension toute particulière dans la période de crise à laquelle nous
sommes confrontés.

Vnunet.fr : Quel est le lien entre la migration vers le protocole IPv6 et
l'Internet des objets ? Bernard Benhamou : La migration vers le protocole IPv6
n'est pas une option, c'est une obligation. Rappelons que nous recensons
actuellement 1,5 milliard d'utilisateurs Internet et 3,8 milliards
d'utilisateurs de téléphones mobiles dans le monde. Nous arriverons bientôt à
saturation des adresses IPv4. Cette saturation pourrait nuire au développement
de l'Internet au sens le plus large. Mais l'évolution vers l'Internet des
objets sera parallèle à cette migration. Dans le cadre de l'ONS, les
discussions au niveau international ne portent pas sur une technologie
d'adresse IP par objet. Cette transcription des adresses des objets en adresse
IP est possible. Cette technologie d'Internet ubiquitaire a été expérimentée
par certains pays en Asie (Japon, Corée…). Mais cette option n'a pas été
retenue au niveau international. Pour ĂŞtre en mesure de participer activement
à la définition de l’Internet des objets, il est nécessaire de prendre en
compte à la fois les aspects technologiques mais aussi « politique » dans le
sens d’une possible adoption globale. Or l'ONS s'appuie sur des technologies
qui existent depuis trente ans pour la gestion des code-barres. Ces
technologies ont été adoptés massivement et mondialement tant d'un point
d'équipements que d'usages. Voilà pourquoi l’ONS doit nous intéresser tout
particulièrement pour l’avenir.

Vnunet.fr : Il reste donc encore du chemin à parcourir avant de voir émerger
l'Internet des objets… Bernard Benhamou : Avec la création d'une racine
européenne et l’obtention d’un consensus européen sur la gestion distribuée
pour l’Internet du futur, nous sommes désormais à la moitié du chemin. Mais
maintenant, il faut concevoir et développer les nouveaux services qui
bénéficieront de ces plates-formes. Les éléments de cet édifice, les "briques"
fondamentales sont en place, il convient désormais de créer ces nouveaux
services en Europe…

(1) GS1 : Organisme mondial actif dans le domaine de la normalisation des
méthodes de codage utilisées dans la chaîne logistique (source : Wikipedia)

(2) EPCglobal France fournit aux entreprises françaises les informations et
les services nécessaires pour intégrer la RFID dans leur stratégie et leur
organisation.

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