jet | 5 Feb 12:40
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[actus_l] Neuropolice ! Tes papiers !

[... Nemesysco, cherche à capter les émotions — pas encore la « pensée
», même si c’est dans le discours marketing — en analysant la voix, la
signature vocale. L’important n’est pas ce que l’on dit, mais comment on
le dit. ... Testé à l’aéroport Domodedovo de Moscou, le détecteur de
voix rebelles a servi aussi dans des affaires de fraude à l’assurance,
mais aussi comme gadget dans un jeu de téléréalité, le « Loft Story »
australien, qui se nomme là-bas plus simplement « Big Brother ».]

http://numerolambda.wordpress.com/2010/02/01/neuropolice-tes-papiers/

Neuropolice ! Tes papiers !

Le comportement humain parait insondable et pourtant, la course au
détecteur miracle fait toujours fureur. Le sous-ministre aux transports
Dominique Bussereau, relayé comme il se doit par Le Figaro, rêve
d’envoyer des patrouilles de profilage criminel dans les aéroports pour
repérer les futurs terroristes. Conscient sans doute que l’arrivée des
nouveaux scanners n’est pas pour demain, le ministre a donc trouvé autre
chose pour occuper le terrain: «Il y a certainement une meilleure
analyse comportementale des gens à avoir».

Un cadre d’Air France est plus précis: «Il faudrait faire du profiling
en amont, dans les files d’attente, plutôt que de faire remplir les
mĂŞmes questionnaires Ă  tout le monde. Il faut aussi renforcer les
contrôles sur le personnel de sûreté.» Problème: ce profilage va sans
doute encourager le contrôle au faciès. Ah, pas terrible comme effet
second. Alors imaginez l’intérêt d’une machine qui détecterait
automatiquement les personnes « à risques »?

Lire la pensée à distance n’est pas qu’un beau sujet de thriller. C’est
une discipline de recherche totalement assumée, aux frontières entre
l’imagerie cérébrale et les sciences cognitives. La biopolice de
Foucault, dépassée. Vive la neuropolice. Pour vous servir.

Le groupe PMO a déjà balisé le terrain dans son ouvrage Pancraticon
(2007). Il évoquait des recherches de la NASA, visant à«sonder l’esprit
des passagers dans les aéroports pour repérer d’éventuels terroristes».

«La technique ? Un dispositif d’électro-encéphalographie (EEG) et
d’électrocardiographie capable d’enregistrer à distance les signaux
électriques émis par le cœur et le cerveau. L’agence spatiale aurait
même proposé à la compagnie North West Airlines de tester la fiabilité
de cet appareil conçu pour réagir à une nervosité excessive d’un sujet
trahi par ses organes. Une excitation physiologique révélatrice, selon
la NASA, de « coupables pensées » ».

Un laboratoire du CNRS, le LENA, jouait à l’époque les chefs de file en
France. Aujourd’hui une vingtaine d’équipes se sont réunies au sein du
projet Cogimage, et sa mission est toujours d’intégrer les
«neurosciences cognitives, cliniques, intégratives et l’imagerie
cérébrale». Un chercheur du LENA rêvait tout haut en 2002, dans Sciences
et Vie: «Aucune de ces capacités prodigieuses ne semble définitivement
hors de notre portée. Elles renvoient à notre aptitude à accéder aux
informations contenues dans le cerveau.»

Aujourd’hui motivée par la recherche de remèdes à la maladie d’Alzeimer,
cette discipline a aussi pour objectif d’estimer la probabilité d’un
passage à l’acte sur la foi d’un examen fouillé des ondes cérébrales.
Les détecteurs de mensonges c’est bien, mais les détecteurs de «
mal-pensants », c’est mieux. Plus récemment, PMO nous a mis sur la piste
de cette dépêche de CNN.com (17/12/09 — Haaretz en parlait en mai 2008),
qui fait la promo déguisée de deux start-up israéliennes spécialisées
dans le reniflage des intentions et des émotions humaines.

Little Fuzzy, un roman de 1962 (en ligne en VO)

Tout cela rappelle les délires prédictifs de la nouvelle de K. Dick,
Minority Report. Mais le Teheran Times (sic) du 30 janvier donne une
autre référence: Little Fuzzy, un roman de SF de 1962, signé H. Beam
Piper, qui met en scène le veridicator, un casque conique bourré
d’électrodes capable de révèler les pensées.

Fane turned to Mallin. “Now.” He wasn’t bothering with vocal tricks any
more. “Are you going to tell me the truth, or am I going to run you in
and put a veridicator on you? (…)
Where are those Fuzzies?” He wondered briefly how a polyencephalographic
veridicator would react to some of those statements; might be a good
idea if Max Fane found out.

La technologie de WeCU Technologies (prononcer « We See You », charmant)
permet de mesurer les réactions corporelles (pouls, respiration,
température du corps) d’une personne confrontée à une image ou un
message subliminal. Oui, de l’image subliminale: par exemple, suggère
l’article, pour afficher les mots « guerre sainte » en arabe ou la photo
d’Oussama Ben Laden… De tels messages pourraient être diffusées sur les
panneaux ou écrans d’informations qui pullulent dans les aéroports.
L’idée est donc de placer les voyageurs, sans leur consentement bien
sûr, en situation de cobayes humains: on stimule ne foule entière, en
espérant détecter les « ondes négatives » de cerveaux particuliers.

La même compagnie va plus loin en imaginant un détecteur de «démarche
suspecte». Un couloir ou un tapis analysera les pas d’une personne, et
en déduira si cette démarche présente un danger potentiel. Des système
biométrique basés sur la démarche, sorte de « signature pédestre ». Dans
le même genre, WeCU a aussi en stock le «siège intelligent», qui serait
capable d’analyser la position assise d’un individu et de tirer la
sonnette d’alarme en cas de bougeotte trop prononcée.

Pour mieux vendre leurs produits miracles, les fabricants mettent
l’accent sur leur conformité politically correct: ces tests sont
soi-disant anti-discrimination! «Le repérage sélectif des comportements
est plus honnête (fair), plus efficace et plus rentable» que les
contrĂ´les humains.

Une autre start-up prometteuse citée par CNN: Nemesysco, cherche à
capter les émotions — pas encore la « pensée », même si c’est dans le
discours marketing — en analysant la voix, la signature vocale.
L’important n’est pas ce que l’on dit, mais comment on le dit. L’idée
est de trier les menaces en plusieurs niveaux de risque (« high risk, »
« medium risk, » « excited », « highly stressed »). Testé à l’aéroport
Domodedovo de Moscou, le détecteur de voix rebelles a servi aussi dans
des affaires de fraude à l’assurance, mais aussi comme gadget dans un
jeu de téléréalité, le « Loft Story » australien, qui se nomme là-bas
plus simplement « Big Brother ».

En 2002, poursuit PMO, Science et Vie parlait déjà de mesurer les
«empreintes cérébrales» (brain fingerprinting). «A l’inverse d’un
détecteur de mensonges classique, le suspect n’a pas besoin de répondre
Ă  des questions. Il suffit aux investigateurs de mesurer par EEG
l’activité électrique de son cerveau pendant qu’on lui fait écouter une
série de mots. Si certains de ces mots stimulent son esprit ; éveillent
en lui un écho, plusieurs pics de reconnaissance se distinguent sur son
encéphalogramme. L’un d’eux est connu par ailleurs sous le nom de P300.
Ces signaux trahiraient des « connaissances coupables » ».

Toutes ces inventions, convenons-en, resteront dans la plupart des cas Ă 
l’état de vaporware, de la branlette scientifique sans lendemain. Cela
fait des années que la vidéo-surveillance prétend reposer sur des
systèmes « experts » de « détection des comportements suspects », sans
qu’un seul exemple probant ne soit avancé. Mais la vocation de ces
recherches n’est pas vraiment qu’elles aboutissent absolument, c’est
aussi de placer la population à en état d’auto-vigilance permanent, à
l’habituer à devoir se méfier de ses propres «pensées coupables». La
présomption d’innocence ne sera alors plus qu’un vieux souvenir.

—

Nous sommes sauvés: le Sénat s’est penché un peu sur la question en mars
2008 (rapport .pdf) en organisant des auditions sur le thème
«Exploration du cerveau, neurosciences : avancées scientifiques et
enjeux éthiques».


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