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[actus_l] Les tyrannies de l’intimité


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Les tyrannies de l’intimité
10 août 2010

Comme prévu, j’ai lu Les Tyrannies de l’intimité de Richard Sennett et suis
bien décidé à en parler ici tant ce livre me semble important. Ecrit en 1974,
traduit et publié en France en 1979, ce livre s’intitule The Fall of the
public man dans sa version originale. « Les tyrannies de l’intimité » est le
titre de la conclusion du livre. La thèse de Sennet est simple : depuis le
XVIIIe siècle, nous assistons dans les sociétés occidentales à un déséquilibre
croissant dans la vie sociale et les relations inter-individuelles qui s’y
déroulent. Celle-ci pour Sennet, était régulée par les contraintes d’un jeu de
rôle assignant à chacun une place selon son rang et déterminant son
comportement en public. A partir de cette époque, on assiste à, d’une part,
l’émergence de la notion de personnalité qui suppose l’existence d’un moi
préexistant aux interactions sociales, et d’autre part à une séparation de
plus en plus forte, jusqu’à devenir absolue entre vie publique et vie privée.
Bientôt, les valeurs que ces sociétés attribuent aux pôles des couples rôle
versus moi, vie publique versus vie privée, sont très déséquilibrées. Le moi,
la personnalité intime devient synonyme de vérité et et de sincérité, tandis
que les rôles sociaux sont dévalorisés comme factices et artificiels.  Par
ailleurs, la vie privée, en particulier familiale, en ce qu’elle est fondée
sur le sentiment, ce dévoilement transparent de la personnalité, prend une
valeur presque absolue, et en tout cas bien supérieure à tout engagement dans
la vie publique.

On reconnaît dans ces traits, toute une tradition philosophique du XVIIIe
siècle, mais aussi littéraire et dramatique. D’ailleurs Sennett s’intéresse
beaucoup, tout au long de son enquête, à l’évolution historique des pratiques
théâtrales, significatives selon lui, des transformations à l’oeuvre dans le
tissu social. Sennett a par ailleurs des passages fascinants sur le XIXe
siècle où il traque la progression de ce déséquilibre grandissant, par exemple
à travers l’histoire du vêtement dont les excentricités qui explosent tout au
long du siècle manifestent les perturbations à l’oeuvre dans la
représentations de rôles sociaux en constant déséquilibre. Car pour Sennett,
la conception rousseauiste puis romantique de la vie sociale, qui s’enracine
et s’élargit jusqu’à aujourd’hui, cette séparation marquée entre vie publique
et vie privée, cette invention du moi et de la personnalité que nous
identifions comme les principes de la société libérale moderne,  est en
réalité à la racine de bien des difficultés et apparaît finalement comme un
principe acide qui vient ronger et finalement empêcher toute vie sociale
possible. Le refus d’une « sociabilité » construite sur la mise en oeuvre d’un
jeu de rôles, l’exigence de sincérité et d’un dévoilement du moi dans la vie
sociale rendent tout simplement les interactions qui s’y déroulent extrêmement
dangereuses car non limitées : le jugement social que nous portons les uns sur
les autres ne s’applique plus aux rôles que nous endossons, mais  à notre
personnalité profonde, à notre identité même, ce qui définit un enjeu bien
trop important et presque insupportable.

Thèse iconoclaste ! certainement polémique au coeur des années 70, mais sans
doute imposible à concevoir aujourd’hui tant ces principes qu’il critique avec
virulence semblent constitutifs de notre identité culturelle. Et pourtant,
cela vaut la peine, il me semble, de l’écouter car le philosophe annonce tout
un ensemble de déréglements dans le domaine de la psychologie, du monde du
travail, de l’urbanisme et bien d’autres encore, qui sonnent étrangement
justes aujourd’hui. Je m’attacherai seulement à  quelques conséquences
politiques de cette évolution. Dans la dernière partie de son ouvrage,
intitulée « La société intimiste », Sennett annonce la fin de la « culture
publique », la mort de la res publica où chacun se retirant dans le confort et
l’enfer narcissique en même temps de sa sphère privée, abandonne tout espace
public, toute vie publique, toute politique à la « tyrannie du charisme » :
tyrannie du narcissisme d’un côté, tyrannie du charisme de l’autre donc. Car
dans le nouveau système politique, l’homme d’Etat ne peut lui aussi que
recourir au dévoilement simulé de sa personnalité profonde, ne peut que jouer
sur les ressorts psychologiques du sentiment pour emporter l’adhésion
populaire. Qu’attend-on de lui ? Rien d’autre que d’être sincère et de
déclencher le soutien populaire sur la base du simple charisme de sa
personnalité. S’appuyant sur la puissance émotionnelle de ce que Sennett
appelle les « médias électroniques » mais qui n’est en réalité que la
télévision (nous sommes dans les années 70), l’homme politique s’intègre au
star system, il devient un people…

Sennett évoque aussi de manière tout à fait frappante la réemergence des
communautés, soudées sur des constructions aberrantes des identités, enfermées
dans le rejet de l’autre et destructrices pour la société. Je n’ai trouvé que
peu de comptes rendus d’époque sur cet ouvrage. Certains d’entre eux sont
assez négatifs, il n’est pas difficile de deviner sur quelle base : Sennett
tord la réalité historique pour satisfaire les besoins de sa démonstration. Il
est un philosophe empiriste, qui ne parle pas de chic d’un sujet et appuie au
contraire toujours sa réflexion sur des éléments concrets très détaillés (voir
Ce que sait la main dont j’ai fait un compte rendu ici aussi). Dans cet
ouvrage, il brosse à grands traits une évolution culturelle profonde qu’il
étend sur plus de deux siècles. La précision n’est forcément pas au
rendez-vous. Mais là n’est pas le plus important pour moi.

C’est sur la critique qu’il développe de la notion de vie privée que cet
ouvrage me semble le plus stimulant. Car ce bien que l’on nous a appris à
chérir au plus haut point, que l’on nous dit devoir protéger en permanence,
cette vie privée dont la reconnaissance est censée définir notre identité
culturelle et politique et nous procurer implicitement une supériorité morale
sur d’autres cultures qui ne la reconnaissent pas (suivez mon regard…), ce
concept philosophique que l’on nous dit être la condition de possibilité de la
démocratie, peut aussi se révéler être un instrument d’oppression. Et cette
critique que propose Sennett rencontre une réflexion que je me fais depuis
quelque temps, sur la question de l’occupation de l’espace public. Il est
extraordinaire de constater à quel point nous, l’ensemble des citoyens, sommes
progressivement chassés et dépossédés de toute possibilité de contrôle
collectif de l’espace public, à commencer par la rue. Les restrictions légales
et pratiques du droit de manifester, l’impossibilité  légale et pratique
d’occuper, même temporairement, un morceau de cet espace, l’obligation qui est
faite d’y circuler en permanence, en sont quelques signes.

C’est pour moi surtout, la multiplication des caméras de surveillance qui en
est le symptôme le plus marquant. En quoi ces caméras provoquent-elles le
malaise ? Non pas parce qu’elles m’observent et me surveillent. Comme disent
leurs défenseurs : « je n’ai rien à cacher ». Ces caméras me mettent surtout
mal à l’aise, parce qu’elles me rappellent en permanence que je ne suis pas
resposable de la rue, que je ne la contrôle pas, comme si j’étais simplement
toléré à occuper cet espace dont le maître n’est pas visible, est caché
derrière la caméra et m’observe. Autrement dit, la caméra de surveillance
envoie un message politique clair aux citoyens : la rue n’est pas à vous ;
elle est contrôlée par un pouvoir dont le siège est caché et ailleurs. Je sais
pour avoir vécu plusieurs mois dans un quartier traditionnel et populaire
d’une ville du Niger, que cette question y est traitée très différemment. Là,
la rue est constamment occupée par les riverains, les commerçants et même les
petits vendeurs ambulants (les « tabliers »), et l’ensemble de ceux qui se
trouvent là, se sentent co-responsables de ce qui s’y passe. J’ai souvent été
témoin de bagarres entre jeunes immédiatement stoppées et sévèrement, par les
adultes présents à ce moment, et qui n’étaient pas leurs parents. Ici, nous
avons besoin de caméras de surveillance parce que si une agression se déroule
personne n’intervient. Est-ce parce que nous sommes lâches ? Pas seulement.
Nous avons aussi intégré que la rue n’est pas à nous, que ce qui s’y déroule
n’est pas notre affaire, que nous n’avons pas le droit d’y intervenir.

La même analyse pourrait être menée sur l’affaire du niqab et la volonté du
gouvernement d’en interdire l’usage dans l’espace public. Au delà des
questions proprement religieuses et de l’égalité des sexes, tout
l’argumentaire du gouvernement consistait à d’une part, renvoyer les pratiques
religieuses dans l’espace privé exclusivement, et d’autre part à imposer le
dévoilement du visage dans l’espace public. Mais les deux arguments s’appuient
sur le même raisonnement : le renvoi des particularités dans l’espace privé
est une interdiction de leur expression dans l’espace public, c’est une
manière d’expulser les citoyens ordinaires de cet espace qui, du coup, bascule
totalement sous les contraintes du contrôle policier. Comme sur sa carte
d’identité, il faut en permanence pouvoir être reconnu et contrôlé. L’espace
public devient un espace lissé, vidé de la diversité qui fait une société, et
sous contrôle d’un pouvoir qui s’est approprié la sphère publique dans son
ensemble.

Mais là n’est pas le pire à mon avis : le pire est que ce basculement ne s’est
pas fait à la suite d’un coup de force des gouvernants, mais avec notre propre
consentement : nous sommes d’accord pour abandonner la rue, symbole éminent de
l’espace et de la vie publique, parce que nous ne lui accordons aucune valeur
et que nous reportons toute cette valeur sur notre chère « vie privée » que
nous soignons et protégeons tant. Placés dans une position de servitude
volontaire, nous somme finalement responsables de cette situation. Et je pense
que le raisonnement doit être étendu à tous les aspects de la vie publique
dont la santé est finalement, et c’est un truisme que nous avons oublié il me
semble, dépendante du prix que nous lui accordons. La qualité de la classe
politique qui nous gouverne, la qualité des services publics qui assurent le
bien commun, la qualité de la sociabilité qui définit nos relations sociales
dépendent très étroitement de notre investissement collectif et de la valeur
que nous accordons à la chose publique. Elle est aujourd’hui très faible.

J’en suis là des réflexions que m’inspire ce livre et elles valent évidemment
pour les espaces électroniques. Tout ce raisonnement m’incite à développer mon
approche d’Internet comme cyberspace et comme espace public. Mais j’aurai
l’occasion d’en reparler.

Sennett, Richard. Les Tyrannies de l’intimité. Seuil, 1995.


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