Isabelle Saint-Saens | 18 Nov 00:15

Paris renonce à l’expulsion d'Afghans (mediapart)


Paris renonce à l’expulsion d'Afghans

Par Carine Fouteau

Mediapart.fr 17/11/08

Face à la mobilisation associative, le gouvernement français,  
sollicité par les autorités britanniques, a décidé de renoncer au  
retour forcé des Afghans enfermés dans le centre de rétention  
administrative (CRA) de Coquelles dans le Calaisis. Le quai d'Orsay a  
pris les devants en annonçant, dès lundi 17 novembre en début d'après- 
midi, que les conditions n'étaient pas réunies pour ces expulsions  
collectives «notamment du fait de la situation en Afghanistan et au  
regard des critères habituellement utilisés par le HCR», le Haut- 
commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Peu après, Brice  
Hortefeux a confirmé qu'un vol était prévu au départ de Londres mardi  
18 novembre, mais que la France n'allait pas «donner suite à la  
proposition» britannique d'un retour conjoint vers Kaboul. Le  
communiqué officiel fait état d'une «difficulté juridique tenant au  
plan de vol» qui n'autoriserait pas la participation de la France à  
cette opération ainsi que des «conditions de sécurité» non réunies  
dans le pays de destination. Une certaine amertume émane néanmoins de  
la déclaration du ministère de l'immigration: «Les travaux des  
autorités françaises avec le HCR vont se poursuivre pour déterminer  
dans quelles conditions des Afghans présents illégalement en France  
et n'y étant pas admis au statut de réfugié pourront, le cas échéant,  
donner lieu à l'organisation de retours – volontaires ou non – dans  
leur pays, avec toutes les garanties de sécurité requises.» En tout  
état de cause, ce qui n'a pas été possible cette fois-ci pourrait  
l'être à l'avenir.

Cette décision marque la fin d'au moins quinze jours d'angoisse pour  
la cinquantaine d'Afghans arrêtés dans les «jungles» près de Calais,  
ces bois à l'écart des habitations où se retrouvent les exilés. Jours  
après jours, les informations venues de Grande-Bretagne signalaient  
l'imminence du départ du charter. La semaine dernière, le plan de vol  
avait été distribué aux personnes retenues outre-Manche, dont on  
ignore pour l'instant le destin: il prévoyait deux escales à Lille et  
à Bakou en Azerbaïdjan. À Coquelles, la plupart des recours  
juridiques étaient épuisés. «Même face à nous, ils se méfiaient»,  
indique Jean-Pierre Alaux, du Groupe d'information et de soutien des  
immigrés (Gisti), qui a participé à la rédaction de requêtes devant  
la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH). Selon lui,  
«contrairement à ce qu'essaie de faire croire le communiqué du  
ministère de l'immigration, l'annulation par la France de sa  
participation à cette opération franco-britannique ne tient nullement  
à la mansuétude ou à la générosité. Elle s'explique par la réponse  
positive de la CEDH qui, saisie par 11 Afghans en détention, a  
demandé à la France de renoncer à l'expulsion, la situation actuelle  
lui apparaissant présenter un risque trop élevé de traitements  
inhumains ou dégradants.»

La peur plutôt que l'expulsion effective

A mesure que la menace s'est faite plus pressante, la mobilisation  
associative s'est accentuée: des rassemblements quotidiens dans le  
Pas-de-Calais et à Paris près de la gare de l'Est, des appels d'ONG  
de défense des droits de l'Homme en France et en Afghanistan et la  
prise de parole symbolique du lauréat du prix Goncourt 2008, Atiq  
Rahimi, ont contribué à faire reculer le gouvernement.

«Quand je les ai appelés pour les prévenir, ils ont crié de joie»,  
témoigne Sylvie Copyans, de l'association Salam, active aux côtés des  
exilés à Calais. Leur sort reste toutefois incertain. Ils devraient  
être libérés rapidement, mais ils resteront pour la plupart en  
situation irrégulière, à l'exception, peut-être, de ceux qui ont  
demandé l'asile politique en France. Les autres tenteront, selon  
toute vraisemblance, le passage vers la Grande-Bretagne, toujours  
perçue à tort ou à raison comme un pays où l'on peut vivre sans  
documents d'identité ou de séjour.

Si l'opération a échoué, elle n'en a pas moins été envisagée par les  
autorités françaises, qui, jusqu'à présent, considéraient ces exilés  
comme «inexpulsables». Au cours des dernières années, les reconduites  
à la frontière d'Afghans mais aussi d'Irakiens, de Soudanais et  
d'Erythréens ont été rares, tandis que la pratique anglaise des  
charters vers Kaboul et Erbil s'est consolidée. Les derniers vols  
«groupés» franco-britanniques remontent à 2005. En décembre de cette  
année-là, l'avion n'avait finalement pu embarquer «que» 4 ou 5  
passagers en raison des recours déposés devant la CEDH. Les Afghans  
circulant en France ont peu de chance d'être expulsés, mais ils n'en  
sont pas moins arrêtés et placés en centres de rétention  
administrative. Quand ils sont libérés, aucune protection ne leur est  
le plus souvent attribuée, ce qui les laisse dans un flou juridique  
qui est source d'insécurité et de précarité.

Dans une enquête consacrée à la situation des exilés sur le littoral  
de la Manche et de la mer du Nord, la Coordination française pour le  
droit d'asile (CFDA) s'interroge sur cette pratique du pouvoir.  
«L'augmentation de la durée maximale de rétention et la mise en œuvre  
d'objectifs chiffrés d'éloignement fixés pour chaque préfecture ont  
transformé la nature de la rétention administrative en un moyen de  
répression et de dissuasion», note-t-elle. Autrement dit, la peur  
plutôt que l'expulsion effective, comme gestion de l'immigration  
irrégulière. Une dose d'hypocrisie aussi puisque les autorités  
françaises ne sont pas mécontentes de voir disparaître en Angleterre  
des personnes qu'elles jugent encombrantes.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/171108/paris- 
renonce-a-l-expulsion-d-afghans

Liens:
[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/carine-fouteau
[2] http://www.mediapart.fr/files/communique.doc
[3] http://www.mediapart.fr/journal/france/050908/apres-sangatte-la- 
jungle-dans-le-calaisis
[4] http://www.mediapart.fr/journal/france/101108/exiles-afghans- 
guerre-des-nerfs-dans-le-calaisis
[5] http://www.gisti.org/spip.php?article1285
[6] http://cfda.rezo.net/download/La loi de la jungle_12-09-2008.pdf

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