Isabelle Saint-Saens | 20 Nov 19:10

"Le nouveau serf, son corps et nos fruits et légumes" Plein Droit n° 78

Le nouveau serf, son corps et nos fruits et légumes
Frédéric Decosse
Doctorant en sociologie (EHESS/IRIS)

En faisant appel à une force de travail temporaire et étrangère,  
l’agriculture intensive méditerranéenne organise l’invisibilisation  
des atteintes et des risques professionnels subis par les saisonniers  
migrants, ainsi que leur externalisation pure et simple vers les pays  
d’origine. Autopsie d’une nouvelle division internationale des  
risques du travail.

Abdellatif est ouvrier dans les serres de Campo-Hermoso, ancien  
village de colonisation franquiste du Levante, dans la plaine  
d’Almeria, au sud-est de l’Andalousie. Avec une vingtaine d’autres  
Marocains, la plupart sans-papiers, il vit en marge du bourg, dans un  
« cortijo-chabola », c’est-àdire un vieux baraquement en dur, défoncé  
et rafistolé à grand renfort de plastique et carton : l’habitat  
typique des travailleurs migrants de cette zone d’agriculture  
intensive du sud de l’Europe. C’est un ancien saisonnier OMI. Pendant  
quatorze ans, il est venu en France en famille, avec sa femme et son  
frère, dans la région d’Auxerre. Quatre mois chaque année à ramasser  
les cornichons, payé à la tâche. En 2004, son patron fait faillite :  
Abdellatif perd son emploi et toute possibilité de séjourner et  
travailler légalement en France. Heureusement, il s’est aménagé une  
porte de sortie : depuis 2002, il travaille également en Espagne, de  
telle sorte qu’il a obtenu sa carte de résidence au bout de trois ans.

Le boulot dans les serres, Abdellatif le connait bien : « Le matin on  
va au travail à pied. Il faut marcher 10 à 15 km. Dans la serre, on  
étouffe à cause de la chaleur. 10 à 15° de plus que dehors. À El  
Ejido l’an dernier, un Marocain est mort à cause de ça. Et puis,  
l’atmosphère est suffocante avec l’humidité et les  
"venenos" [poisons]. Je ne pourrais pas dire avec quels produits je  
traite parce que c’est le patron qui fait la préparation et qu’il en  
utilise beaucoup. Ce n’est pas un agriculteur, plutôt un pharmacien.  
On traite sans aucune protection. Avec un pulvérisateur qu’on charge  
sur notre dos. Le patron ne donne ni combinaison, ni masque, ni  
gants… Rien ! Si tu en demandes, il t’envoie balader. Il ne veut rien  
dépenser pour ça. Il dit qu’il n’a pas d’argent pour en acheter. Pas  
de savon pour se laver non plus, pas d’eau pour boire, pas de local  
pour manger. On est des esclaves. On nous traite comme des animaux.  
Le soir, j’ai mal à la tête, ça tourne. Mes yeux et mon nez coulent.  
La gorge me pique. J’éternue et j’ai du mal à respirer. Des fois,  
j’ai la diarrhée, je vomis. Ça dépend du produit. »

Dans les serres de Berrel’Étang dans les Bouches-du- Rhône,  
l’ensemble des saisonniers enquêtés rapportent les mêmes symptômes,  
témoignant d’une intoxication aux pesticides, telle que décrite dans  
le tableau de maladie professionnelleen maladie professionnelle  
puisque la Mutualité sociale agricole reconnaît chaque année moins  
d’une dizaine de maladies liées à l’exposition professionnelle aux  
pesticides pour l’ensemble des actifs agricoles. Le chemin de la  
reconnaissance est un véritable parcours du combattant pour un  
exploitant ou un salarié français, alors pour un travailleur  
étranger, qui plus est enfermé dans un statut temporaire…

L’enquête « Surveillance médicale des risques » (SUMER) menée par le  
ministère du travail en 2003 confirme que 53 % des salariés de la  
production agricole sont exposés à des produits chimiques dans leur  
activité professionnelle et 20 % à des cancérogènes. Parmi eux, les  
pesticides, les produits de nettoyage des serres souvent à base de  
formol, mais aussi les gaz d’échappement des engins agricoles… Et il  
s’agit là d’une estimation basse. En effet, l’enquête est basée sur  
les observations des médecins du travail qui ne voient presque jamais  
les « saisonniers OMI » dans la mesure où la visite d’embauche leur  
est rarement proposée. En témoigne la faible proportion d’étrangers  
dans l’échantillon.

Un processus de « délocalisation sur place »
Or, les saisonniers étrangers sont présents dans les secteurs les  
plus intensifs : dès lors qu’une zone agricole se spécialise et  
s’industrialise, en bref intensifie sa production, se mettent en  
place des canaux efficaces de recrutement de main-d’oeuvre allogène,  
seule force de travail susceptible d’accepter les conditions de  
rémunération et de travail proposées [1].

(...)

 > La suite de l'article est à l'adresse
http://www.gisti.org/spip.php?article1286

Cet article est extrait du n° 78 de la revue Plein droit  (octobre  
2008),
   « Saisonniers en servage »
http://www.gisti.org/spip.php?article1237
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