Vingt-cinq ans après la Marche des Beurs, un bilan amer

Vingt-cinq ans après la Marche des Beurs, un bilan amer

Par Carine Fouteau

Mediapart.fr, 3/12/08

Le 3 décembre 1983, environ 100.000 personnes accueillent à Paris la
Marche pour l'égalité et contre le racisme, partie de Marseille en octobre
en petit comité. Vingt-cinq ans plus tard, les manifestations se font
rares pour évoquer cette mobilisation inédite de la «génération beur».

Moment de liesse et d'espoir de courte durée, la Marche symbolise dans
l'histoire de France de l'après-guerre la première prise de parole
collective des enfants d'immigrés. Dans un documentaire de 1993 resté
culte, Douce France, la saga du mouvement beur, Mogniss H. Abdallah,
fondateur de l'agence d'information et d'archives IM'média, s'interroge
sur la manière dont cet événement, encadré en amont par les émeutes des
Minguettes et en aval par les affrontements à l'usine Talbot-Poissy, s'est
inscrit dans la mémoire des luttes de l'immigration.

Quelques projections du film sont prévues ces jours-ci à Saint-Denis et à
Paris (voir dans l'onglet Prolonger). En voici un extrait:

La Marche des Beurs ne prend pas forme par hasard. En février 1980,
Abdelkhader Lareiche, 15 ans, est tué par un gardien d'immeuble à
Vitry-sur-Seine; en octobre 1980, Lahouari Ben Mohamed, 17 ans, est tué
par un CRS dans les quartiers nord de Marseille; en juillet 1983, Toufik
Ouanes, 9 ans, est tué d'un coup de carabine par un voisin excédé par le
bruit. Les crimes racistes se multiplient sur fond d'affrontements
incessants entre la police et les jeunes issus de l'immigration.

Dès 1979, les «premières» émeutes éclatent en 1979, à Vaulx-en-Velin, dans
la banlieue de Lyon. À quelques kilomètres de là, aux Minguettes à
Vénissieux, les voitures flambent lors de l'été 1981. On parle de rodéos.
Les violences se répandent dans le département du Rhône. Avec les
élections municipales de mars 1983, le Front national devient une force
politique nationale. Le climat politique délétère ne tient pas qu'à la
percée de l'extrême droite. Quelques mois plus tôt, en décembre 1980, le
maire communiste de Vitry-sur-Seine, Paul Mercieca, ordonne la destruction
au bulldozer de l'escalier d'un foyer de travailleurs immigrés.

En janvier 1983, Pierre Mauroy, premier ministre, déclare à propos des
grévistes de Renault-Flins: «Les travailleurs immigrés sont agités par des
groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères
ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises.» La législation
sur l'entrée et le séjour des étrangers en France se durcit, de son côté,
depuis 1974, avec l'arrêt de l'immigration de travail, en écho à la crise
économique.

Un mouvement confisqué

C'est dans ce contexte qu'au printemps 1983, des jeunes des Minguettes
font une grève de la faim et créent une association aux revendications
mixtes (arrêt des violences policières et réhabilitation de leur
quartier). Parmi eux, Toumi Djaidja, sur lequel un policier tire en juin
1983 le blessant au ventre.

«Sur son lit d'hôpital, écrit Mogniss Abdallah dans un article de Plein
droit, la revue du Gisti, Toumi se demande quoi faire pour sortir de
l'isolement et de la haine réciproque. Lors d'une discussion avec
Christian Delorme [le curé des Minguettes], surgit alors l'idée de
‘s'adresser à la France entière par une grande marche', comme celles de
Gandhi ou de Martin Luther King. L'idée séduit d'emblée les jeunes, qui
veulent démarrer la Marche sans attendre. Christian Delorme leur demande
un peu de patience. Une initiative d'une telle ampleur, ça s'organise. Les
jeunes acceptent à contrecœur et délèguent l'organisation à la Cimade de
Lyon, ainsi qu'au MAN (mouvement pour une alternative non violente).
Christian Delorme et le pasteur Jean Costil obtiendront l'appui des
réseaux chrétiens, humanistes et anti-racistes qui avaient permis à leur
grève de la faim d'avril 1981 contre les expulsions d'aboutir.»

La Marche traverse la France. Elle «rassemble Français et étrangers,
Tunisiens, Algériens ou Marocains, ceux dont les parents furent FLN et
ceux dont les parents furent harkis, des garçons et des filles, des laïcs,
un prêtre et un pasteur, des travailleurs sociaux, des journalistes et des
chômeurs», comme l'indique Frédérique Matonti, professeure de sciences
politiques à l’Université Paris 1 (CRPS/CNRS) dans un article de la revue
Vacarme: «Elle croise encouragements et insultes racistes, frôle
l'agression à plusieurs reprises (c'est par ailleurs au même moment
qu'Habib Grimzi est défenestré du train Bordeaux-Vintimille par trois
légionnaires) et, tous les soirs, débat avec les habitants des villes
qu'elle traverse, de plus en plus nombreux au fil des semaines.»

Les médias sont séduits par l'ampleur du mouvement et par l'énergie qui le
porte. L'exécutif aussi. La ministre des affaires sociales, Georgina
Dufoix, promet des mesures pour lutter contre le racisme. François
Mitterrand reçoit des marcheurs à l'Élysée et annonce la création de la
carte de dix ans pour les étrangers.

Mais «trois semaines seulement après l'euphorie de la Marche, les
affrontements raciaux entre grévistes et non-grévistes à Talbot-Poissy
sonnent déjà le glas de l'idylle», comme l'écrit Mogniss Abdallah. Des
marcheurs se rendent sur place, là même où leurs pères en grève se voient
crier «au four» et «à la Seine» par la maîtrise française, sur fond de
Marseillaise.

Une deuxième Marche est organisée l'année suivante, sous le nom de
Convergence 1984 pour l'égalité. Soucieux de rester en phase avec la
jeunesse, les responsables politiques de gauche tissent autant de liens
qu'ils le peuvent avec les nombreuses associations nées dans
l'effervescence de la mobilisation. Jusqu'à confisquer le mouvement, en
imposant l'hégémonie de SOS-Racisme dans l'espace public. Vingt-cinq ans
plus tard, le bilan est amer: les leaders associatifs ont beau être
écoutés, ils n'ont que rarement intégré les équipes municipales, y compris
en Seine-Saint-Denis.

URL source:
http://www.mediapart.fr/journal/france/031208/vingt-cinq-ans-apres-la-marche-des-beurs-un-bilan-amer

Liens:
[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/carine-fouteau
[2] http://www.vacarme.org/article204.html
[3]
http://www.mediapart.fr/journal/france/081108/seine-saint-denis-40-maires-mais-pas-un-noir-pas-un-beur
[4] http://www.gisti.org/doc/plein-droit/55/marche.html
[5] http://www.vacarme.org/article1393.html
[6] http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=ANNA_614_0809
[7] http://www.vacarme.org/rubrique94.html
[8] http://www.monde-diplomatique.fr/mav/89/PIRONET/14098

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