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Brice, un fichier pour ficher les «ficheurs»

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Brice, un fichier pour ficher les «ficheurs»
éric Fassin sociologue.

Il ne faudrait pas qu’Edvige, Eloi, Ardoise, Cristina et les autres nous 
fassent perdre tout à fait le goût du fichier. On sait qu’en matière 
d’immigration, avec un souci croissant d’exhaustivité, l’Etat français 
s’emploie à ficher les étrangers et leurs familles, y compris leurs 
enfants, et les personnes qui les accueillent lorsqu’ils sont assignés à 
résidence. On sait en outre qu’Edvige, en incluant quiconque joue «un 
rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif», 
devait - du moins avant la levée de boucliers contre ce décret - 
compléter efficacement ce dispositif, à l’heure où se multiplient les 
pressions et poursuites contre celles et ceux qui résistent à la chasse 
aux étrangers.

Il reste pourtant, dans la généralisation du fichage, un point aveugle. 
Qui gardera les gardiens, s’inquiétait Juvénal ? De même aujourd’hui, on 
peut s’interroger : qui fichera les «ficheurs» ? Sans doute l’action de 
notre Président et de ses ministres est-elle bien connue, mais on peut 
regretter que la vigilance nationale ne s’étende pas aux consuls, aux 
préfets et aux procureurs, et à tous les responsables, par exemple dans 
les directions des ministères et les services préfectoraux, bref, à 
l’ensemble des acteurs de la politique d’immigration. Il convient donc 
aujourd’hui de créer un nouveau fichier, nommé Brice, pour recenser les 
Bureaucrates Responsables de l’Immigration Clandestine et des Expulsions 
- soit les exécutants de la politique contre «l’immigration subie» 
confiée par le président de la République à son ministre de 
l’Immigration et de l’Identité nationale. A l’heure où la culture du 
résultat suppose une évaluation des performances de chacun, ce serait un 
gage de transparence méritocratique - y compris dans l’usage des fonds 
publics, puisque la rémunération peut être fonction des objectifs atteints.

Il est vrai qu’à ce jour les pouvoirs publics n’ont pas fait l’annonce 
d’un tel fichier ; mais il ne faut pas tout attendre de l’Etat. Une 
initiative citoyenne s’impose. L’identité nationale n’incombe pas 
seulement aux pouvoirs publics ; elle est aussi du ressort de la société 
civile.

Toutefois, il importe d’éviter d’emblée un malentendu : Brice n’a pas 
vocation à devenir un fichier de police ; aussi n’est-il pas question 
d’y faire état d’informations privées (sexualité, santé, religion, 
fréquentations, etc.). Seule sera prise en compte l’action publique. 
C’est que, à la différence d’Edvige ou de ses frères et sœurs, Brice 
sera un outil d’information publique - accessible au public, mais aussi 
nourri par les informations du public. Bien entendu, il ne s’agit 
aucunement de délation. En effet, à la différence des sans-papiers, les 
agents de l’Etat, et surtout ses grands commis, n’ont pas vocation à la 
clandestinité. Au contraire, si certains s’enorgueillissent de mettre en 
œuvre la politique d’immigration sans états d’âme, c’est qu’elle est 
revendiquée avec fierté par nos responsables. C’est elle qui donne tout 
son sens au discours officiel sur l’identité nationale.

En réalité, la vocation du fichier Brice est de nature historique. 
Pourquoi condamner à l’anonymat les exécutants d’une politique 
d’immigration choisie par les représentants du peuple ? Il serait 
injuste que seuls les noms de nos dirigeants restent dans la mémoire de 
nos concitoyens, et au-delà, de tous ceux et de toutes celles qui 
s’efforceront de comprendre ce moment historique. Il est juste que, 
au-delà des primes décernées à certains, la contribution de chacun soit 
reconnue symboliquement dès à présent, à la hauteur de sa 
responsabilité, petite ou grande - mais aussi positive ou négative : les 
réfractaires auront leur place dans ce fichier, non moins que les zélés 
ou les indifférents. N’en laissons pas un seul disparaître dans l’oubli 
: à chacun selon son mérite. Que ces actions quotidiennes de nos 
administrations, sans lesquelles la politique actuelle n’aurait guère de 
réalité, prennent place dans le fichier Brice avant d’entrer dans nos 
mémoires. Tous doivent le savoir dès à présent, pour mesurer la portée 
historique de leurs pratiques, et ainsi se préparer au jugement de 
l’histoire. Certes, les historiens le feront demain, comme ils le font 
aujourd’hui pour le passé récent. Mais pourquoi attendre ? C’est 
maintenant que s’écrit l’histoire du temps présent.

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